Retour sur la remise des insignes de la Légion d’Honneur au Père Claude Gilles
Publié le 04/02/2025« On ne voit bien qu’avec le cœur » écrivait Saint Exupéry. Père Gilles, vous avez voulu pousser cette exigence plus loin encore. Votre principe de vie est devenu « on ne vit bien qu’avec le cœur » C’est cette exigence radicale d’amour et de service qui a irrigué toute votre longue vie. Cet amour de vos semblables, vous en faites le fil rouge de votre existence ; dans l’autobiographie que vous écrivez en 2008 sous le titre « Prêtre dans son siècle », dès les toutes premières pages, en exergue de tout, vous citez un extrait du chapitre 25 de Saint Mathieu « j’ai eu faim et vous m’avez donné à manger, j’ai eu soif et vous m’avez donné à boire, j’étais un étranger et vous m’avez accueilli » Ces lignes deviennent votre feuille de route impérative. Les actes suivent en particulier au bénéfice des réfugiés qui comptent alors parmi les plus déshérités de notre société. Et cela commence dès 1956 avec l’accueil des réfugiés hongrois sur le quartier de Saint-Claude. La République vous reconnait alors cet engagement en vous faisant chevalier de l’ordre national du Mérite : c’était en 2008.
Voilà qu’aujourd’hui, dans votre 102ème année, vous êtes promu dans la distinction le plus prestigieuse et la plus haute de la Nation : l’Ordre de la Légion d’honneur. Instituée par Napoléon-Bonaparte premier consul le 19 mai 1802 cette distinction a vocation à honorer les mérites éminents de ceux de nos concitoyens qui savent se dévouer au service de l’intérêt général et, à ce titre, je cite le décret de création, « ces mérites sont dignes d’être proposés en exemple à toute la Nation. » Pour votre admission dans l’ordre de la Légion d’Honneur, vous avez choisi que la cérémonie républicaine se déroule ici dans ce centre diocésain et qui fait sens par rapport à votre histoire personnelle. Une remise de décoration est nécessairement solennelle, la présence des drapeaux en atteste. Les médailles visibles soulignent le caractère exceptionnel de l’événement Ce faisant, vous avez voulu que la solennité exigée par l’événement soit compatible aussi avec la modestie et l’authenticité qui vous caractérisent. C’est pourquoi, vous avez fait le choix de rassembler ici selon les seuls critères du cœur et du sens que vous donnez à votre vie. En d’autres termes, chers amis, vous n’êtes pas ici dans une réception mondaine. Soyez conscients de votre statut : Seuls sont rassemblés, ici, les proches et les amis du Père Gilles. Vous en êtes.
Il me revient d’en dire davantage, cher Père, sur les motifs qui éclairent votre promotion dans la LH. Je mesure d’abord l’honneur que vous me faites en me choisissant pour parrain. Je prends conscience aussi, à cet instant, de la difficulté de ma tâche face à un auditoire si proche de vous et témoin au quotidien de la réalité de votre engagement. Mais surtout comment rendre compte, en quelques mots, de plus d’un siècle d’une vie donnée ?
« Les mérites d’un homme, écrivait La Rochefoucauld, ne se mesurent pas à ses qualités mais à l’usage qu’il en sait faire ». C’est pourquoi, votre mérite est à rechercher dans votre action et dans votre action seule celle qui a irrigué toute votre vie. Il me revient d’en porter témoignage.
Par courrier du 16 décembre dernier, Rémi Bastille, Préfet du Doubs, en vous adressant ses félicitations cette promotion en éclairait le sens dans les termes suivants : « cette distinction est une juste reconnaissance de votre engagement au service de l’association franc-comtoise pour l’accueil des réfugiés mais aussi pour le courage et le dévouement dont vous avez fait preuve durant la seconde guerre mondiale. En cette année de commémoration du 80ème anniversaire des débarquements, votre médaille est un témoignage de fidélité offert à toutes celles et ceux qui ont combattu dans les combats obscurs pour la liberté. Elle souligne également l’indispensable mémoire et nous permet collectivement de nous souvenir pour mieux bâtir notre avenir. »
D’une certaine manière tout est dit dans ces lignes. Je pourrai m’en tenir là.
Pourtant, rien ne se comprend de vos engagements et de votre action, sans référence à votre parcours. Permettez-moi de le retracer brièvement.
Tout commence le 4 juin 1923 ; vous voyez le jour à Villeneuve-les -Avignon, en face de la cité des papes. Hélas par suite d’une rupture entre vos parents, votre maman, avec vous et votre frère Jean, rejoint la Franche-Comté terre de vos ancêtres : vous avez 6 ans. A Besançon, un petit et modeste logement vous accueille à Tarragnoz ; il est situé à proximité du canal et adossé à la roche de la citadelle. La boucle restera le quartier de votre enfance et de votre jeunesse. Dans cette maison on ne roule pas sur l’or : votre maman tricotait des pulls et des écharpes pour améliorer les fins de mois. En 1938, elle passe son diplôme d’infirmière ce qui lui permettra d’être embauchée à l’hôpital Saint-Jacques. L’argent n’est pas roi mais il y a beaucoup d’amour. Dans cette enfance rude mais heureuse, un accident de santé, vous avez 8 ans, va orienter votre destin. Une banale opération des amygdales qui tourne mal entrainant un risque vital vous conduit à une expérience spirituelle singulière en lien avec Sainte Thérèse de l’Enfant Jésus. Dans une sorte de fulgurance, vous gagnez la certitude de guérir. Mais en même temps se crée pour vous une évidence : vous serez prêtre. Cette évidence, surgie dans ce cœur d’enfant, ne disparaitra jamais.
Ce « goût » des autres qui a marqué toute votre vie, vous l’apprenez de votre maman. Vous la voyez à l’œuvre dans sa mission d’infirmière au service des personnes souffrantes. Un jour de1939, vous avez 16 ans, les réfugiés espagnols affluent au Kurssal : votre maman est chargée de les accueillir et de les soigner. Vous l’accompagnez : vous n’oublierez jamais ce premier contact avec des réfugiés. C’est elle sans doute qui la première vous apprend aussi l’amour de la France. Engagée dans la résistance, elle appartenait au réseau F2, elle vous associe à certaines de ses actions par exemple la confection de faux papiers. Ces valeurs, vous les développerez par un engagement assidu chez les louveteaux et les scouts.
Une autre rencontre va marquer votre destin : elle va compter dans vos choix, votre parcours et votre vocation. Il faut la citer : il s’agit de la rencontre avec votre grand-oncle, par ailleurs Archevêque de Besançon, Mgr Maurice Dubourg. Il a profondément marqué ce diocèse. Il était aimé de tous pour sa simplicité, son authenticité et sa proximité. Il aimait les gens. D’ailleurs sa devise épiscopale était éloquente : « ex toto corde meo » avec tout mon cœur. Cet exemple a très surement infusé toute votre enfance et contribué à façonner l’homme que vous êtes devenu.
Votre enfance et votre adolescence seront rythmées par les rentrées successives au petit séminaire d’abord à Maiche et ensuite à Faverney pour le premier cycle du grand séminaire. Ces cursus sont entrecoupés de vacances scolaires organisées en alternance tantôt à Besançon tantôt dans le sud chez votre papa. Ces voyages nombreux et répétés développent chez vous, dites-vous, le goût du voyage.
La rentrée d’octobre 1944 marque une étape importante. Vous revenez à Besançon pour rejoindre la centaine d’étudiants du Grand séminaire ici même et inaugurer un cycle d’études théologiques de 4 ans. Rien, ne se passera comme prévu : début janvier 1945, vous êtes conviés avec vos camarades à rejoindre la salle des exercices : là le médecin-colonel du 25 ème bataillon médical, muni de l’autorisation de l’archevêque, lance un appel au volontariat.
L’armée a besoin d’hommes. Ça tombe bien : depuis plusieurs mois la situation du Pays vous obsède. Vous estimez que votre devoir est de vous engager pour apporter votre concours à la patrie encore sous le joug nazi. Alors, vous n’avez pas besoin de beaucoup de temps pour réfléchir : quelques jours après cette rencontre, vous signez votre engagement le 21 janvier 1945. Vous voilà embarqué dès lors dans une nouvelle aventure inédite et inconnue ; la guerre comme militaire dans le service de santé. Vous avez 22 ans. Le surlendemain, ça n’attend pas, vous êtes plongé brutalement dans la campagne de France en Alsace. Vous êtes affecté comme infirmier au bloc opératoire, improvisé dans une école de Mulhouse. La succession des membres à amputer vous sert d’apprentissage. A partir du 8 avril et jusqu’au 7 mai 1945, veille de l’armistice, vous êtes missionné comme brancardier à la 6ème compagnie du Régiment d’Infanterie Coloniale. Dès le lendemain, de votre affectation, c’est votre baptême du feu : et quel baptême. Vous traversez la fureur des « orgues de Staline » pour ramasser, sur le terrain de bataille, blessés et morts.
Enfin l’armistice tant espérée arrive le 8 mai 1945. Elle signe la victoire. Pourtant la guerre n’en a pas fini avec vous. Et la pause est de courte durée : les autorités militaires vous sollicitent pour achever un conflit qui se poursuit au Japon. En fait les événements se précipitent : le Japon n’est plus d’actualité. L’urgence est devenue l’indochine. C’est ainsi qu’après 3 semaines de mer, vous débarquez à Saïgon le 23 novembre 1945 : à partir de ce jour là, s’ouvre avec le continent asiatique une histoire d’amour qui ne se refermera jamais. Pourtant, les 12 mois que vous allez connaitre sont les plus rudes de votre vie. Vous êtes confronté à l’horreur d’une guerre impitoyable et cruelle. Vous n’oublierez jamais ces visages de soldats français morts sous la torture des Viet Minh et dont vous avez la charge d’enterrer les corps le plus rapidement possible. Ces 2 années au service de la France vous valent la Croix de guerre, la médaille des engagés volontaires et le diplôme de reconnaissance de la Nation. En décembre 1946, c’est votre cadeau de Noël, vous êtes définitivement démobilisé. Toutefois, l’Indochine vous fait un cadeau de départ : le paludisme.
Ces 2 années de guerre vous ont changé. Vous avez cultivé des facultés d’adaptation hors du commun. Vous avez acquis de l’indépendance d’esprit et d’action. Pourtant, vous retrouvez le grand séminaire là où vous l’aviez laissé : rien n’a changé et surtout pas cette vie commune dont vous trouvez certains aspects bien infantilisants. Mais vous tenez bon parce que votre vocation reste intacte.
Vous êtes ordonné prêtre le 25 mars 1950. Les 30 ans qui suivent se dérouleront en paroisse et selon 3 périodes :
- La première de votre ministère est la paroisse saint Claude de Besançon ; Vous y resterez 13 ans an qualité de vicaire. Dans cette affectation, vous allez révéler, rapidement, un double charisme d’abord celui de bâtisseur : vous construisez la salle Dom Bosco destinée à accueillir les paroissiens de la cité Viotte. Ensuite chacun remarque que vous faites merveille en direction de la jeunesse par le truchement de divers mouvements que vous animez avec à la clé des voyages organisés en montagne ou à l’étranger.: les guides de France, les Jeannettes la JOC et l’ACO…
- En 1963, vous êtes nommé curé de Deluz-Laissey et responsable des jeunes de toute la vallée du Doubs. Cette responsabilité vous mobilisera pendant 7 ans.
- L’archevêque de Besançon a remarqué vos qualités. Il vous nomme en 1970 curé de Besançon Planoise avec un mandat premier celui de construire la nouvelle église dans ce quartier alors en pleine émergence et développement. On parle alors d’une future ville nouvelle de 40000 habitants. Vous ne trainez pas : le 18 novembre 1972 la nouvelle église Saint François d’Assise, construite sur les plans de l’architecte Simon, est inaugurée.
Dans ce nouveau quartier qui accueille des populations jeunes avec un fort taux d’étudiants étrangers, vous commencez à vous impliquer dans l’organisation de l’accueil en lien avec le CROUSS. Dans un tel contexte, le mois d’avril 1975 comptera pour vous comme un véritable chemin de Damas. Vous n’avez rien oublié du regard de votre mère sur les étrangers. « J’étais un étranger et vous m’avez accueilli » cette parole résonne toujours en vous. Aussi, lorsque le 17 avril 1975, Phnom Penh est prise par les Khmers rouges et le 30 avril Saïgon par les communistes du nord Vietnam, vous vous sentez personnellement concerné. Car ces étrangers ont pour vous un visage ; ils sont ces étudiants asiatiques habitant Planoise, et devenus tout à coup réfugiés fuyant le Vietnam, le Laos et le Cambodge. Alors la solidarité doit s’organiser : il faut accompagner la recherche d’un logement, d’un emploi et surtout apporter un soutien. Progressivement, cet enjeu de l’accueil mobilise toute votre énergie. Il faut structurer une filière pour que chacun puisse retrouver chez nous un véritable avenir. En 1977, vous créez, avec l’appui de la ville de Besançon, l’Association franc-comtoise pour l’accueil des réfugiés (l’AFCAR) : elle a vocation à fédérer toutes les bonnes volontés. Sous votre impulsion, des réseaux se mettent en place et permettent un foisonnement d’initiatives. Et puis pour créer les liens et l’accueil les plus efficaces possibles vous vous rendez à plusieurs reprises, plus de 25 voyages , dans les camps de réfugiés en Thaïlande et en Indonésie !
L’Église reconnait votre engagement : Mgr Daloz vous confie la pastorale des migrants au niveau diocésain à partir de 1979. Il y aurait tant à dire et à raconter encore : d’ailleurs vous nous laissez 4 livres pour, selon vos mots, « garder la mémoire ». Le premier intitulé « de l’enfer à la liberté » qui raconte les causes de ces afflux de réfugiés, un 2ème « Franche-Comté, terre d’accueil » qui raconte comment nos compatriotes ont accueilli les réfugiés le 3ème « un regard sur l’intégration des réfugiés » qui mesure l’intégration des réfugiés 20 ans après et enfin un ouvrage spécifique sur le « Cambodge » (histoire et témoignages) Comme l’écrit Joseph PINARD, agrégé d’histoire, votre travail « représente un inestimable jalon dans cette dramatique histoire conduisant des habitants de l’ex-Indochine à venir dans l’ex-puissance colonisatrice, au cœur de cette Franche-Comté d’où sont issus tant de missionnaires partis à la rencontre d’hommes dont les descendants vivent aujourd’hui chez nous. »
Bien chers amis, je vous en avais prévenu : résumer un parcours de vie, c’est nécessairement une gageure, c’est à coup sûr rétrécir ce qui fait le mouvement ample et généreux d’un engagement conduit au quotidien. Cette vie, votre vie, n’a finalement qu’un fil rouge, à l’instar de ce ruban de LH : aller au-delà de vous-même et faire de tout homme votre prochain et votre frère. Notre quotidien régional, ce matin, titrait « le monde se barricade contre les migrants » En contre point, devant les ambassadeurs accrédités au Vatican, il y a quelques jours, le pape François rappelait « l’exigence de considérer les migrants comme des personnes humaines qui doivent être accueillies, protégées, promues et intégrées tout en soulignant avec force qu’il convenait de s’attaquer aux causes profondes de ces déplacements. » Dans ce contexte de grand danger pour l’avenir de l’humanité, votre parole, votre action, votre témoignage de vie reste une lampe allumée. Au sens strict du décret napoléonien, votre vie est un exemple pour nous tous. C’est pourquoi votre famille, votre Église, vos amis et tous les Francs-comtois sont fiers de vous. Au-delà, votre nom résonne pour longtemps encore dans ces lointaines contrées d’Asie qui n’oublient rien. Votre héritage ne mourra pas.
Nous sommes, dans un cérémonial républicain : et il me revient de garantir l’ensemble des rites prévus. Permettez-moi toutefois un détour : avez-vous remarqué que le calendrier liturgique d’aujourd’hui, sauf erreur de ma part, célèbre la conversion de Paul. Quelle féconde coïncidence : en regardant ce parcours hors norme de l’apôtre comment ne pas penser au vôtre. Des voyages lointains pour porter témoignage, une énergie infatigable et surtout « l’hymne à l’amour » cette lettre aux corinthiens comme viatique permanent. Ce texte est entré désormais dans notre culture universelle. Rappelez-vous : « J’aurais beau parler toutes les langues des hommes et des anges, s’il me manque l’amour, je ne suis qu’un cuivre qui résonne, une cymbale retentissante. »
En poursuivant cet idéal, vous avez servi la patrie. « Liberté, égalité, fraternité » tel est ce qui nous réunit. Charles Péguy, en son temps, regrettait que la fraternité soit la cousine pauvre de la République comme si elle était reléguée après l’égalité et la liberté. Remettre la fraternité au premier plan voilà sans doute ce dont la France a besoin/ Remettre la fraternité au premier plan voilà ce que vous fait tout au long de votre vie, voilà ce que la République vous reconnait aujourd’hui avec une immense gratitude.
Claude JEANNEROT






