Fêtons vraiment la Toussaint !
Voici en quels termes Benoît XVI décrit la trajectoire de ceux qui sont immédiatement sauvés au terme de leur vie terrestre :
« il peut y avoir des personnes très pures, qui se sont laissées entièrement pénétrer par Dieu et qui, par conséquent, sont totalement ouvertes au prochain – personnes dont la communion avec Dieu oriente dès maintenant l'être tout entier et dont le fait d'aller vers Dieu conduit seulement à l'accomplissement de ce qu'elles sont désormais[1]. »
Toutefois le pape précise aussitôt que ce cas ne relève pas de « la normalité dans l'existence humaine ». Faudrait-il en conclure que la sainteté soit réservée à cette catégorie d’élite ? Pas du tout ! Les saints sont des personnes qui ont lutté courageusement contre le péché et le mal, au prix des mêmes difficultés et épreuves que nous pouvons traverser.
Mieux encore, « Les saints qui sont déjà parvenus en la présence de Dieu gardent avec nous des liens d’amour et de communion[2]. » Par leur intercession, ils nous aident à persévérer dans le combat de l’amour. Au XIIIe s. le dominicain Gilles de Liège exhorte ainsi le peuple de Paris au jour de la Toussaint :
« Bel ami, faites beau visage et soyez joyeux, car sachez que la reine et les dames et les chevaliers et tous ceux de cette cour sont ici venus pour vous aider et qu’ils sont ici réunis pour vous délivrer de votre affaire et que le roi est si joyeux que personne ne repart d’ici rejeté, tant abonde sa miséricorde en cette fête[3]. »
Il esquisse ainsi une scène que les enfants de la catéchèse pourront facilement se représenter : une assemblée nombreuse, brillante, joyeuse et colorée réunie autour du Christ Jésus. Cette assemblée, sans relâche, nous apporte son soutien et manifeste la puissance de la miséricorde divine.
« Toute l’Église est heureuse de savoir beaucoup de ses enfants dans la paix du ciel », affirme la bénédiction solennelle de la Toussaint. Toutefois cette joie n’est pas parfaite. Deux éléments manquent pour la réaliser tout à fait : il manque aux saints du Ciel leurs corps et notre présence.
« Je vois déjà le grand nombre des nôtres arrivés dans les parvis, n’attendant plus que le moment où ils doivent recouvrer leurs corps, et que le nombre de leurs frères soit complété, car ils n’entreront pas sans nous, ni sans leur corps dans cette bienheureuse maison : je veux dire que les saints n’y entreront pas isolément, ni l’esprit sans la chair. Il ne saurait y avoir, en effet, de félicité parfaite, tant que l’homme à qui elle est donnée n’est pas lui tout entier, non plus qu’un état parfait pour l’Église, tant qu’elle n’est pas parfaite en elle-même. Voilà pourquoi […] les âmes qui demandaient à Dieu la résurrection de leur corps ont reçu de Lui cette réponse : “attendez avec patience quelques temps encore, jusqu’à ce que le nombre de vos frères soit accompli” (Apocalypse 6,11)[4]. »
À travers ces deux conditions se révèle à nous la réalité du corps du Christ que nous formons. Chacun des fidèles a sa place préparée auprès du Christ (cf. Jn 14, 3). La joie du Corps ne sera complète que lorsqu’il sera intégralement sauvé : « jusqu’à ce que nous parvenions tous ensemble à l’unité dans la foi et la pleine connaissance du Fils de Dieu, à l’état de l’Homme parfait, à la stature du Christ dans sa plénitude. » (Ep 4, 13). Quelle espérance ! Quelle responsabilité pour chacun de nous !
Emmanuel Barsu, prêtre
[1] Benoît XVI, Lettre encyclique Spe Salvi, 2007, n. 45.
[2] François, Exhortation apostolique Gaudete et exsultate sur l’appel à la sainteté, 2018, n. 4.
[3] Gilles de Liège, sermon donné à Saint-Gervais le 1e novembre 1272, cité par N. Bériou, « L’intercession dans les sermons de la Toussaint », in Religion et communication. Un autre regard sur la prédication au Moyen Âge, Genève, Droz (collection Titre courant), 2018, ch. 8, p. 263-291.
[4] Bernard de Clairvaux, 3e sermon pour la Toussaint, 1 in Aletheia 1994/6, p. 100.




