Miséricorde et sacrement de réconciliation : quel lien ?
Par le baptême, avec la force de l’Esprit Saint nous fortifions notre amitié avec Dieu et nous prenons conscience d’être aimé de Lui. Cette amitié et cette confiance vont irriguer de plus en plus notre vie. Ne perdons pas de vue que nous sommes responsables de nos actions et de nos engagements. Dieu ne viendra pas nous chercher mais il nous attend sans se lasser pour nous accueillir.
Les sacrements des points de repère
Notre religion ne saurait se réduire à des idées et des mots, des actes sont nécessaires et c’est en partie, le rôle des sacrements qui évitent que le christianisme ne se réduise à une pensée abstraite. Ils sont des points de repère visibles et identifiables dans la vie d’une personne ou d’une famille et manifestent notre appartenance à un groupe où la foi chrétienne a une place à défendre à certains moments-clés de l’existence. Voilà pourquoi nous allons parler du lien qui existe entre la miséricorde et le sacrement de la réconciliation. Selon moi, cette miséricorde de Dieu chasse le sentiment de culpabilité et permet de se sentir aimé.
Miséricorde
Le mot de miséricorde est un mot très ancien et qui peut apparaître désuet. Il appartient depuis toujours au vocabulaire religieux mais en ce qui concerne notre société, il ne fait plus partie du vocabulaire courant. Nous autres, me semble-t-il, quand nous avons le désir de faire le bien, quand nous ressentons un sentiment altruiste qui nous pousse vers les autres, quand nous sommes émus par ce que vit une ou un ami, nous employons plutôt les mots, charité, tendresse, bienveillance, pardon, solidarité etc. Pourtant l’Église continue d’employer miséricorde pour parler de Dieu, parce qu’il ne s’agit pas seulement d’un sentiment qui le pousse vers nous. Pour lui, aimer, être charitable, tendre, solidaire, n’est pas un effort mais sa façon d’être, c’est l’expression même de son être.
Depuis la fin du IVᵉ siècle, on garde ce mot parce que saint Jérôme l’a choisi pour traduire le mot biblique rèhèm, qui désigne Dieu comme le sein maternel, le ventre de la mère qui porte son enfant. Cela signifie que Dieu aime chacun de nous comme un enfant, d’un amour viscéral bien plus que simplement sentimental. Dans le sacrement de la réconciliation, nous nous tenons devant lui comme un petit enfant devant sa maman. Dieu m’aime comme son enfant.
La tendresse de Dieu
Pour mieux comprendre que la tendresse de Dieu atteint des sommets et qu’il ne faut pas manquer la possibilité joyeuse de la réconciliation, je vous propose de relire, comme s’il concernait chacun de nous, avec des degrés divers évidemment, la parabole du fils prodigue en saint Luc dans le chapitre 15 (11-32) de son évangile.
Ce récit bien connu met en scène la tension entre faute et pardon, entre justice et miséricorde. Nous pouvons, symboliquement, nous reconnaître dans ce fils qui s’égare, qui revient et qui se laisse enfin aimer. En préambule, je voudrais vous dire avec un peu d’humour mais sérieusement, que si cette parabole raconte l’aventure d’un père avec ses deux fils, elle pourrait très bien rejoindre une mère avec ses filles ou des parents avec leurs enfants. Bref, à chacun(e) de vous de transcrire.
Voici la lecture que je fais de cette parabole : Le fils d’un grand propriétaire terrien en a assez de vivre et de travailler pour son père. Assez sèchement, il lui réclame sa part d’héritage pour partir ''vivre sa vie''. Au fond, il ose enfin dire ce qu’il ressent : il ne supporte plus cette vie ''bourgeoise'', ce cadre imposé. Il veut tester la ''vraie'' vie, loin de la maison, avec son argent et ses propres choix[1]. Sa demande de liberté est acceptée mais, ne sachant pas la gérer, il se retrouve vite dans une impasse. Ce n’est pourtant pas une vie tiède : il a pris des risques, il a tout brûlé, mais il reste audacieux. Quand survient une famine, alors qu’il a dépensé tout son argent, il ne se résigne pas : il affronte la réalité et, pour survivre, s’embauche chez un cultivateur païen pour garder des porcs, animaux impurs par excellence pour un Juif.
Alors tout s’écroule ! Il n’a plus d’argent, plus d’amis, et pour seule compagnie, un paysan païen et des porcs. On est loin du rêve de réussite pour un jeune homme issu d’une bonne famille juive ! Pourtant, il reste lucide : il « rentre en lui-même » (Lc 15, 17) , réfléchit, regarde la vérité en face sans se chercher des excuses. C’est alors qu’il reconnaît sa faute et ose se dire : ''Je me suis trompé''.
Discernement et choix
Le fils se souvient de la bonté de son père. Dès lors, l’impensable devient possible : retourner chez lui, affronter le regard du père, du village, du frère. Le vrai courage n’est plus de fuir encore plus loin, mais de revenir. Il prépare des mots d’excuse, non pour manipuler, mais parce qu’il reconnaît qu’il n’est ''plus digne''. C’est de l’humilité, non du théâtre. Oui, le vrai courage, c’est celui du retour.
Certes, il culpabilise et ne pense plus pouvoir retrouver son statut de fils. Alors il élabore un argument qu’il croit irrésistible : « Je ne suis plus digne d’être appelé ton fils ; traite-moi comme l’un de tes ouvier » (Lc 15, 18 bis). Il sait bien qu’être simple ouvrier dans la maison paternelle serait une humiliation, mais il est prêt à affronter cette honte pour sauver sa vie. Sa décision est lucide : il comprend ce à quoi il peut encore prétendre. Ce raisonnement révèle qu’au cœur de sa conscience renaît le sens de sa dignité perdue. Une fois sa décision prise, il se met en route. Sur le chemin du retour, il répète intérieurement : « Père, j'ai péché envers le ciel et contre toi. Je ne mérite plus d'être appelé ton fils. Traite-moi comme un de tes ouvirers » (Lc 15, 18). Mais il ne dira rien du tout ! Le père le devance et, le serrant dans ses bras ne lui laisse pas le temps de parler.
L’amour du père précède l’aveu de son fils. À nous aujourd’hui de toujours nous en souvenir lorsque nous vivrons le sacrement de la réconciliation !
Un père miséricordieux
Jésus nous montre un père bien peu ‘’raisonnable’’ selon les critères de la bienséance. Ce père est dans l’excès ; sans doute parce que la miséricorde est toujours un excès, et le pardon aussi. Il se livre à une profusion de gestes inattendus : il court et embrasse son fils avant même qu’il ait pu dire un mot. Cette effusion de tendresse se prolonge : il ordonne qu’on prépare un festin et qu’on apporte un vêtement de fête pour remplacer les habits sales et abîmés[2]. Tous ces gestes, bien sûr, seront reprochés au père. Quelle que soit sa joie, pourquoi ne demande-t-il pas des comptes à ce fils turbulent ? Pourquoi ne l’oblige-t-il pas à confesser en détail ses fautes ? C’est exactement ce que diront plus tard les adversaires de Jésus : « Comment peut-il accueillir ainsi les pécheurs ? » (Luc 15,2).
C’est là que se trouve la pointe de cette parabole selon moi. Les biens matériels sont à jamais perdus pour le fils, mais sa dignité de fils qu’il pensait avoir définitivement compromise, n’a pas disparue. Ce qui fonde la joie du père, c’est qu’un bien important a été perdu, l’argent, mais qu’un bien fondamental a été sauvé, l’humanité de son fils. Cela nous invite à faire dans notre vie, la différence entre ce qui est important et ce qui est fondamental. Celui qui a été fils une fois, le reste pour toujours. C’est à partir de cette conviction que le sacrement de la réconciliation prend toute sa force et toute sa valeur.
Mais ce n’est pas terminé ! Ce père est étonnant mais quand même un peu spécial ! Il reste fidèle à sa paternité, fidèle à l’amour dont il comblait son fils mais il n’entreprend aucune démarche pour aller le récupérer. L’homme reste responsable de sa liberté : Dieu ne vient pas nous forcer à revenir, mais il nous attend sans se lasser pour nous accueillir.
La miséricorde éveille la responsabilité
A travers le sacrement de la réconciliation l’Église annonce le pardon du Père tout en rappelant que notre liberté doit y consentir : c’est le rôle de la morale, des actes, des œuvres. La miséricorde de Dieu n’efface pas notre responsabilité, elle l’éveille. Dieu, lui, continue de m’attendre patiemment. Cet amour prévenant avec lequel le père accueille son fils, donne une image nouvelle et déroutante de Dieu et son attitude peut fort bien en agacer plus d’un. On s’imagine, comme le cadet lui-même, que le Père le traitera au mieux comme l’un de ses ouvriers, lui demandera de réparer ses torts. Au lieu de quoi, cet homme va lui donner des marques d’affection avant même que ce dernier ait proféré sa confession. Dieu voit dans toute personne qui revient à lui, la beauté de son humanité et la grandeur de sa filiation. Mais cela ne dispense pas de l’obligation de la conversion et de son côté onéreux évidemment ! La joie du Père n’est pas issue seulement d’une angoisse qui s’apaise, elle surgit de l’admiration d’un don renouvelé : il était perdu, et il est retrouvé ! On peut alors festoyer et se réjouir quand celui qui était comme mort revient à la vie.
Une relation d’amour à redécouvrir
Mais ce n’est pas fini. Le fils aîné dévoile de la colère, de la jalousie et de l’agressivité et il y a de quoi ! Il se situe par rapport à son père dans une relation que détermine le devoir plus que l’amour. Son attitude est celle de celui que se prétend "juste''. Du coup, il met une grande distance entre lui et son frère en nommant son péché (il a dilapidé ton bien avec des prostituées) et en le désignant comme « ton fils » (Lc 15, 30) et non ''mon frère''. Il accuse son père de favoritisme et critique son amour gratuit exempt de justice ou de vengeance. Oui, la vengeance est un sentiment naturel qu’il ne pas faut balayer d’un revers de main, mais qui ne construit rien de bien durable tandis que la miséricorde du père révèle également au fils aîné quelle est sa vraie condition : être lui aussi fils auprès de son père.
Le père est fidèle à lui-même et, conforme à son habitude, il sort à nouveau et rejoint son fils et il le supplie. Il reconnaît que son comportement est juste puisqu’il reconnaît que son aîné, n’a jamais été mort ou perdu et il insiste sur leur association intime. Il lui redit qu’il héritera de tous ses biens et il l’invite à se réjouir car le petit frère était comme mort et il est revenu à la vie.
Cette parabole reste ouverte et nous interpelle : on ne sait pas si l’aîné se range à la supplication du père et s’il accepte de festoyer où s’il reste muré dans sa colère ? C’est une situation douloureuse qui finalement s’adresse à chacun de nous.
Nous sommes tous des fils appelés à demeurer auprès du Père. En fait, derrière ce passage d’évangile se cache le plan de Dieu : tous les hommes sont frères et tous sont appelés à passer de la mort à la vie.
La finalité de la miséricorde divine
Saint Luc nous dévoile la finalité de la miséricorde divine : révéler puis restaurer en toute personne qui l’avait perdue ou qui n’en n’était pas consciente, sa dignité fondamentale de fils ou fille de Dieu. Aujourd'hui encore l’attitude du père qui pardonne interroge tous les auditeurs de la parabole sur leur idée de la justice. C’est comme si donner au fils cadet enlevait quelque chose à l'aîné ou comme si la justice consistait à donner à chacun la même chose. Aujourd'hui encore l'accueil que fait Jésus au pécheur continue de surprendre. Mais n’est-ce pas à notre avantage ? Voilà pourquoi la miséricorde de Dieu est au cœur du sacrement de la réconciliation. « La mesure de Dieu c’est d’aimer sans mesure[3]. »
Dieu pardonne les péchés par la Passion du Christ, par la force de l’Esprit Saint et via le ministère de l’Église (formule d’absolution : « Que Dieu notre Père vous montre sa miséricorde... par le ministère de l’Église, qu’il vous donne le pardon et la paix »). C’est un sacrement qui, tout en même temps procure une conversion, une réintégration ecclésiale car nos fautes blessent aussi la communion des croyants. N’oublions pas que ce sacrement nous fortifie, nous fait du bien et nous permet petit à petit de pouvoir choisir plus facilement le bien que le mal.
Souvent, nous sommes dans l’attente d’une efficacité concrète, et surtout immédiate. C’est là, en partie, que réside la difficulté : quelle sorte d’efficacité, en effet, nous promet le Dieu de l’Évangile ? Nous découvrons que Dieu n’est pas tout à fait à notre service, qu’il n’est pas ‘’aux ordres’’, qu’il ne répond pas toujours à ce que nous jugeons indispensable sur le moment. Dieu n’est pas dans la même perspective que nous. Ce chemin peut paraître obscur et ardu, mais il nous apprend que Dieu n’est pas le simple reflet de nos désirs, de nos goûts ou de nos caprices.
Le sacrement est humble
La définition même des sacrements nous éclaire : ils sont des signes efficaces. Des signes, c’est-à-dire des réalités visibles qui renvoient à un mystère invisible. Le sacrement est humble ; il n’a pas la prétention d’agir comme une formule magique ou un rituel automatique. Son efficacité n’est pas mécanique, elle repose sur la parole de Dieu : une Parole vivante, inscrite dans l’histoire de son Peuple, qui agit comme un ferment, qui touche et transforme le cœur. Ce n’est donc pas une magie qui agit de l’extérieur ; c’est une rencontre qui agit de l’intérieur. Le sacrement met en jeu tout notre être : le cœur, l’intelligence et la volonté. Il me touche et me transforme au plus profond, en m’invitant à la conversion du cœur. Le sacrement me place dans une attitude d’action de grâce, de reconnaissance et d’émerveillement. Je ne possède pas le mystère ; Dieu n’est pas ‘’ à mes ordres ’’. Je ne maîtrise pas ses dons : il me les offre gratuitement, comme un Père à son enfant. Le sacrement est donc bien efficace, mais il l’est pour celui qui l’accueille comme un don d’amour.
La foi, par nature, a ce dynamisme : elle se manifeste en s’ouvrant à la Révélation de Dieu en Jésus-Christ et en se laissant façonner par l’Esprit Saint. La vie dans la foi est une conversion permanente : « On n’en finit pas de commencer à croire » [4], de devenir chrétien. C’est ainsi que le baptême retrouve pleinement sa signification : le début d’une vie toujours en croissance, toujours en accueil.
Pour conclure, écoutons la belle Préface de la messe pour la réconciliation, composée pour l’Année Sainte de 1975 :
Vraiment, il est juste et bon
de te rendre grâce, Dieu très saint,
car tu ne cesses de nous appeler à une vie plus belle :
Toi, Dieu de tendresse et de pitié,
sans te lasser tu offres ton pardon
et tu invites l’homme pécheur
à s’en remettre à ta seule bonté.
Bien loin de te résigner à nos ruptures d’Alliance,
tu as noué entre l’humanité et toi,
par ton Fils, Jésus, notre Seigneur,
un lien nouveau, si fort que rien ne pourra le défaire.
Dieu m’aime et m’invite à le rencontrer.
Frère François, Ofm
[1] Selon la coutume juive dans la tradition rabbinique, dans le cas d’une famille avec deux fils, le cadet peut recevoir le tiers de l’héritage qui lui revient, tandis que les 2/3 destinés à l’aîné restent, jusqu’à la mort du Père, sous l’administration de ce dernier qui reste maître de la propriété.
[2] Les maîtres portaient une tunique, un anneau au doigt et des sandales. En lui redonnant ces attributs, le père le réintègre immédiatement à sa place de fils et non de serviteur.
[3] Une citation de st Bernard de Clairvaux qui la tire de saint Augustin qui lui-même l’aurait prise chez Origène.
[4] Citation de Maurice Blondel




