Saint Vernier, patron des vignerons : une dévotion populaire comtoise
Publié le 24/04/2025Peinture de saint Vernier, tympan de l'église Saint-Théodule de Lods
Manon Mraffko vous propose un tour d'horizon des représentations du patron des vignerons comtois.
LES PRÉMICES D’UNE DÉVOTION
Werner naquit en 1271 à Womrath, en Rhénanie. Fils de vignerons, lui-même exerçant le laborieux travail de la vigne, il est martyrisé en 1287. Alors âgé d’une quinzaine d’années, il est assassiné en raison de sa foi chrétienne : le meurtre survient pendant la Semaine-Sainte. On raconte qu’au sortir de la messe, il fut saisi par trois criminels (que l’on déclara par la suite comme étant juifs), qui désiraient lui faire déglutir la sainte Hostie et n’y parvenant pas, lui ouvrirent les veines. Le corps de saint Werner fut caché près de la ville de Bacharach.
Dans son pays natal, le culte de saint Verner - nomenclature sous laquelle il est connu et honoré - rencontre un grand intérêt populaire. Bacharach était un important marché de vins, que l’on exportait sur le Rhin et ses affluents. L'adoration de saint Vernier se diffusa dans les contrées qui s’approvisionnaient en vin. Cependant, il ne fut véritablement déclaré saint que tardivement, n’ayant pas bénéficié d’un procès en canonisation car celui-ci fut bloqué par l’Église locale. C’est seulement en 1431 que le pape Martin V lui accorda la canonisation.
La dévotion à saint Vernier fut introduite dans notre région par l’archevêque Thibaud de Rougemont, revenant d’un pèlerinage qu’il aurait eu au tombeau du saint, à Bacherach, en 1426. Un des doigts du saint fut rapporté dans la collégiale Sainte-Madeleine de Besançon en 1548, selon la volonté du chanoine Jean Chuppin, qui fit le voyage jusqu’au tombeau afin de disposer d’une relique.
Le saint, dont la vénération semblait si prépondérante en Franche-Comté, est vénéré dans d’autres régions et localités, comme en témoigne le « Verny » des Auvergnats.
Il est célébré le 19 avril et l’on retrouve de nombreuses mentions du culte qui lui fut rendu au travers des archives locales : l’église collégiale de la Madeleine lui réservait notamment un grand office. Par ailleurs, à Ornans, au Moyen Âge tardif et plus précisément en 1583, une confrérie de Saint-Vernier voit le jour afin de venir en aide aux veuves et orphelins des vignerons. Le saint reçoit ainsi une messe solennelle dans les villages de la vallée au début de chaque année, à la date de la Saint-Vincent, en janvier.
ICONOGRAPHIE
Le culte de saint Vernier s’entoure d’une large iconographie, au travers de laquelle on retrouve les traditionnels attributs des vignerons locaux : aussi bien en Bourgogne, en Auvergne qu’en Franche-Comté. Le costume du vigneron, la serpette ainsi que la présence évidente de grappes de raisins sont l’apanage du saint.
Francis Jourdain, Le martyre de saint Vernier, huile sur toile, Église Sainte-Madeleine, Besançon, 1788
Classé Monument historique le 22 mars 1910

Débutons ce tour d’horizon par le tableau du martyr de saint Vernier, au cœur de l’église Sainte-Madeleine à Besançon.
Il est daté de la veille de la Révolution et trône au-dessus de l’autel dédié au saint, dans le transept sud. Il est attribué au peintre François Laurent Bruno Jourdain, un bisontin né en 1745. Il œuvra grandement à l’édification d’une école gratuite de dessin, dans laquelle il enseigna de 1807 à sa mort. C’est également lui qui contribua à la fondation du premier musée public de Besançon.
Les bras étendus vers les cieux, où l’attendent trois chérubins ou putti, prêts à l’emmener auprès du Seigneur. Saint Vernier s’apprête à subir les violences de ses tortionnaires. L’un d’eux accroche les liens qui serviront à le suspendre tandis qu’un autre se saisit d’un couteau avec lequel il écorchera le saint. Le spectacle est public : une grande foule entoure saint Vernier, bien qu'on lui attribue habituellement une mort dissimulée ; son corps n’ayant pas été retrouvé tout de suite mais le Vendredi Saint. Par ailleurs, aucun élément ne mentionne ni ne fait figurer un quelconque attribut du saint patron des vignerons.
Saint Vernier, Église de Rainans

© Ministère de la Culture (France), Médiathèque du patrimoine et de la photographie (objets mobiliers), tous droits réservés
Un petit écart géographique - puisque nous sommes en dehors du diocèse -, mais c'est un tableau tout à fait intéressant du saint, puisqu’il porte le costume traditionnel du XVIIIe siècle.
Il se trouve dans l’église de Rainans. Dans un cadre rond mouluré en bois (tondo), surmonté d’une grosse feuille d’acanthe, il est représenté sous les traits d’un jeune homme debout près des cépages, portant des hauts-de-chausses, une jaquette à boutons et à manches longues ainsi que des guêtres. C’est, dans une certaine mesure, une illustration relevant de l’art populaire, tant il est sujet d’histoire et de dévotion. L’impression de force tranquille, la rudesse des traits typiques d’un vigneron franc-comtois… C’est également une illustration quelque peu folklorique d’une petite noblesse de campagne.
S’entassent au sol, vers les pattes du chien, une serpette (que l’on nomme communément un « lairot », en patois comtois), une houe simple, des crochets ainsi qu’un bigot. La serpette est un élément essentiel à l’imagerie de saint Vernier : elle constitue l’outil premier de la profession et fut certainement enterrée avec le corps du saint enfant, pour qu’il soit davantage reconnaissable.
Il est récurrent qu’un chien, symbole de la fidélité, paraisse à ses côtés.
Statue de saint Vernier, Église Saint-Laurent de Mouthier-Haute-Pierre

Au cœur de l’église paroissiale Saint-Laurent à Mouthier-Haute-Pierre, à gauche de l’entrée du chœur, trône fièrement la statue en bois de saint Vernier, du XVIe siècle. Il est vêtu d’une jaquette à col ouvert, d’une ceinture à boucle et de fausses manches ainsi que d’une coiffe. Il tient fermement la serpe traditionnelle dans la main droite tandis d’une grappe de raisin est fixée à sa main gauche. L’œuvre a été mutilée, coupée au niveaux des genoux et le visage a sans doute été refait mais il témoigne de la dévotion particulière pour le saint dans le secteur. Quelques jours après la fête des failles de Mouthier-Haute-Pierre, en janvier, la confrérie Saint-Vernier fait revivre le culte du saint et ce, depuis le XVIe siècle.
Saint Vernier et saint Gengoulph, Tableau d'autel, Église de l'Assomption, Vuillafans

Au sein de l'église paroissiale de l'Assomption, à Vuillafans, figure un tableau représentant saint Vernier et saint Gengoulph, sur un autel latéral de l’édifice. Cette représentation du XVIIIe siècle montre le patron des vignerons, debout près d’un pied de vigne, sur lequel il coupe une grappe. À ses pieds, un grand chapeau à ruban et un petit chien. Il est vêtu d’une jaquette et de guêtre. Saint Gengoulph, général romain, tient dans main gauche le symbole du martyr, la palme. Le décor est proche de celui de notre région puisqu’il s’agit de collines et de rivières qui rappellent la haute vallée de la Loue.
Notons aujourd’hui que même si le vignoble a en parti disparu, il renaît dans des villages comme Vuillafans, où la confrérie du saint est relancée.
Bannière de saint Vernier, Église Saint-Théodule de Lods

La bannière est primordiale dans les célébrations car elle incarne l’unité et l’identité du corps vigneron et c’est pour cette raison qu’elle est portée en tête de procession. Celle de la commune de Lods en constitue un exemple intéressant. Elle se trouve désormais dans la nef de l’église paroissiale Saint-Théodule.
Il est difficile d’attribuer à un artiste spécifique cette représentation du saint mais elle pourrait être l’œuvre d’une habitante de la commune. En témoigne l’inscription des initiales de l’auteur, brodées au bas de la composition. On peut y deviner M. E. Sériot Tripart.
La bannière, de couleur rouille et ornée d’une frange dorée et de pompons, pourrait remonter au XIXe ou au XXe siècle. Le saint figure sous les traits d’un jeune homme debout près d’un pied de vigne auprès duquel il s’apprête à couper une grappe de raisin. Il tient fermement une serpe, et à ses pieds se trouvent une houe, un tonnelet, ainsi qu’une hotte. Bien qu’il s’agisse d’un objet largement employé par les vignerons, surtout ceux de la vallée de la Loue, la hotte ne figure habituellement pas comme un attribut traditionnel du bienheureux saint Vernier ; elle évoque la vendange.
Est brodée au centre de la bannière : « Vignerons de Lods » et « SANCTE / VERNICE / ORA PRO NOBIS ». Cela signifie : « Saint Vernier priez pour nous ».
Ainsi, la dévotion à saint Vernier est représentative des réalités socio-économiques de la Franche-Comté, jusqu'au XIXe siècle, un territoire marqué par la vigne, et son rude travail.




